Le jour où il a fallu dire au revoir

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Le sable de la plage de Lacanau semblait étrangement refuser de se glisser à l’intérieur de mes chaussures bleu-marine que je porte quand il faut être plus classe que d’habitude. Je courrais avec ce petit bijou d’appareil photo que ma soeur s’est offert peu de temps avant de tomber en amour avec la photographie de rue. Cet amour que nous partageons tous les deux fait partie de toutes ces petites choses qui nous rapprochent. Des petites choses qui, mises bout à bout créent un lien fort, un lien indestructible même si nous n’avons pas eu la chance de grandir ensemble.

Je remontais une longue caravane de gens habillés en noir sous un soleil d’octobre qui faisait tout son possible pour nous faire oublier que l’été était bel et bien terminé. Vu d’en bas, voir ce groupe d’un clan de siciliens gravir cette dune devait certainement être bien mystérieux.

Putain, une semaine déjà.

Une semaine de larmes, de rage et de douleur pour ma frangine si douce. Une semaine que sa flamboyante fille ainée avait disparue, engloutie seule sur la route du haut de ses 24 années. Une semaine que j’assistais à distance à son désespoir sans trop savoir quoi faire pour apaiser sa douleur. Et voilà, nous y étions. Ce moment où ce petit groupe allait assister, désemparé, à la dernière étape des adieux faits à cette jeune femme si intense, si énigmatique.

Enigmatique, c’était le sentiment qu’elle laissait à tous ceux qui ne la connaissaient pas tellement. Elle avait ce truc dans les yeux qui la rendait inaccessible. Elle l’avait toujours eu cet air qui donnait l’impression qu’elle savait bien plus de choses que son jeune âge était en mesure de lui avoir appris. Il y avait bien longtemps que je ne l’avais pas croisé ce regard si énigmatique. Les années passent et nous filent entre les doigts et l’on a vite fait de se faire accaparer chacun dans son coin par toutes ces petites conneries du quotidien en oubliant de prendre soin de ses proches. Une fois qu’il est trop tard cette pensée te colle à la peau et ne te lâche plus. Et pourtant elle ne sert à rien cette pensée, elle ne change rien. Et surtout elle n’est rien. Rien comparé à la douleur de ceux dont ma flamboyante nièce éclairait le quotidien.

Toutes ces idées se bousculaient dans me petite tête tandis que je remontais cette dune qui n’en finissait pas. Heureusement que ma sœur m’avait donné une mission, immortaliser cet instant. Nous l’avions retrouvée la veille chez elle après avoir enfin pu effacer ces terribles kilomètres qui nous séparent chaque jour. Je redoutais tellement ce moment où nous allions nous revoir. Avant d’ouvrir la porte de chez elle je me souviens avoir pris une inspiration comme pour me préparer à dialoguer avec l’ombre de ma sœur.

Mais elle était bien là.

Toujours elle-même.
La elle-même des jours tragiques, mais elle-même.
Debout, vivante, écorchée mais douce et souriante.

Nous nous sommes retrouvés là, à trier les photos que son homme allait mettre en diaporama durant la cérémonie du lendemain. Nous passions des larmes aux larmes puis aux rires et encore aux larmes. Ce genre de moments ne s’invente pas et ne peut pas se re-jouer. C’est le genre de moment qui prendra certainement toute la place au moment du replay de ma vie qui se jouera devant mes yeux juste avant la fin du film. Nous avons naturellement parlé photo et elle a abouti par me dire que photographe d’enterrement était certainement un filon sous-exploité. L’idée faisant son chemin nous avons convenu qu’elle me confierait son appareil si elle en ressentait le besoin le moment venu.

Ce moment hors du temps terminé nous avons dû affronter le monde, la famille et toutes ces maladresses.

Puis ce terrible samedi est arrivé.

Chaque instant fut d’une intensité insupportable. Ma nièce était dans chaque pas de ses frères et de son chéri portant son cercueil, dans chaques soupirs de son père, dans chaque sanglot de sa sœur, dans chaque discours, musique, photo, dans chaque silence de son beau-père. Dans l’odeur du bois, dans la brume du ciel d’automne et dans la mâchoire serrée de ma sœur.

Après la cérémonie, après les larmes, la crémation et la longue route toute droite vers Lacanau nous y voici, sur cette dune qui allait porter tellement de chagrin. En arrivant au bout de mon ascention me voici face à un poteau de bois portant son nom. Face à lui ma sœur et celui qui allait devenir son beau fils. Et l’urne. Je règle l’appareil de ma sœur. Je n’ai pas les idées claires. J’ai pris des milliers de photos de familles heureuses et à cet instant je réalise que je n’ai pas le droit de rater ces photos. Elles seront terribles, dures, crues mais tellement importantes.

Puis il est temps de la laisser s’envoler.

Ses proches s’alternent pour répandre le contenu de l’urne.
C’est dur. Moralement et physiquement.

Et ma nièce disparaît peu à peu, se mêlant au sable fin de Lacanau.

Les yeux embrumés de larmes je photographie méthodiquement chaque instant. J’assiste à cette scène tragique encore plus impuissant que jamais. Je lis dans leurs yeux ce désespoir si profond, cette rage si vive et je tente de figer ces instants sans trop savoir pourquoi.

Le reste du week-end est passé comme un lendemain de cuite. Epuisés nerveusement nous nous sommes tous plus ou moins éteints dans une léthargie lourde à porter.

Puis il a fallu les abandonner.

Repartir et laisser ces foutus kilomètres nous éloigner.
Depuis plus rien n’a de sens.

Une seule chose reste importante, se souvenir d’elle, de son regard, de sa rage de vivre.
Et ne plus laisser le temps filer.

Le temps est la chose la plus précieuse.

6 réflexions au sujet de « Le jour où il a fallu dire au revoir »

  1. Ton article sur Laura est magnifique Djay. J’ai les larmes aux yeux, suis envahie par l’émotion… J’ai l’impression d’avoir été avec vous… Merci pour Laura; merci cher et tendre Jérémie.
    J’espère que le fait d’avoir tracé ces mots éprouvants à jamais, cela te permettra petit à petit de retrouver une certaine sérénité… La mort d’un être cher s’apparente souvent à la violence du coeur et de l’être comme une blessure lancinante qui n’en finit pas de te faire mal, de te briser … Cette blessure Hélène va devoir la guerir et ce sera long… Jamais elle ne l’oubliera et toi son frère chèri tu te souviendras longtemps avec tristesse et détresse de ces durs moments. Je sais que ce sera long, Cette épreuve laissera des traces dans vos vies à jamais… Mais il faudra hèlas apprendre à vivre avec. Cricri

  2. Samantha Lax

    Bonjour Jeremie. On ne se connaît pas mais je tenais vraiment à vous faire part de mes sincères condoléances . Votre texte hommage est magnifique, vrai et je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer avec vous…. je vous souvaite beaucoup de courage…. ce texte est tellement magnifique que suis certaine que L’aurait entendu à travers toutes les personnes qui l’ont lu et qui ont partagé votre peine, votre tristesse, votre rage et votre haine… je pense à vous et à votre famille….courage. Samantha

  3. Vialon Elisabeth

    Bonsoir Jérémie. Mes plus sincères condoléances. Votre texte est vraiment très beau et très émouvant. De tout coeur avec vous. Elisabeth.

  4. J’ai lu à nouveau. J’ai relu encore. J’ai pleuré une nouvelle fois. Pas facile à lire et à relire sans plonger dans cette émotion tragique qui plus jamais ne (nous) me quitte. Merci encore pour ta présence et plus encore.

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